Monique et Domi, théâtre, 2023.
Pièce jouée au festival En Acte(s) à Saint-Denis de La Réunion, en 2023, mise en scène de Robin Frédéric et interprétation d’Isabelle Delleaux, Pierre-Armand Malet, Bruno Hoarau et Cynthia Jung. Texte édité aux Editions K, disponible auprès de la compagnie Kisa Mi Lé (https://www.compagniekisamile.re).
« COUP DE MOU », scène 4.
Domi Je tiendrai pas jusqu’à 64 ans, Monique.
Monique Hé mais Domi, t’as craqué ou quoi ? C’est ton devoir !
Domi Je sais mais je ne trouve plus de sens à ma vie. Je suis fatiguée. Hier, j’ai dû tenir ma matraque à deux mains tellement j’avais plus de force et le manifestant m’a échappé.
Monique Domi, t’inquiètes, ça arrive. Si tu veux, je peux demander à Jacky de t’emmener faire un tour de moto en ville, il fait la course avec les manifestants et il les frappe à toute vitesse, il m’a dit que c’était super drôle, y’a leur tête qui vole et tout, ça te ferait du bien.
Domi Merci, Monique. Ça fait vraiment envie. Mais j’ai le coeur lourd. C’est comme s’il était vide et en même temps plein de monstres qui me griffaient de l’intérieur.
Monique J’ai des madeleines, t’en veux ?
Domi Oui.
Monique Tu veux un café ?
Domi Oui.
Monique Il est un peu clair. C’est pas grave ?
Domi Tu sais, Monique, je sais pas si je vais rester là très longtemps.
Monique Hé mais Domi t’as craqué ou quoi ? T’as 35 ans ! T’es un de nos meilleurs éléments, tu cours plus vite qu’une fusée !
Domi Je suis triste, Monique. Tout le temps. Je sais pas pourquoi je suis venue au monde ni pourquoi le monde est venu à lui-même. Et ça me donne envie de mourir.
Monique Reprends une madeleine.
Domi Je crois qu’en fait, le problème, c’est que je suis gentille, Monique. Je ne suis pas adaptée à la vie humaine.
Monique Dis pas ça, Domi, t’es une vraie teigne, la championne des coups bas ! Je t’ai vue faire des croche-pattes d’une violence inouïe, les manifestants s’éclatent au sol comme des flaques. Je t’admire tellement pour ça.
Domi Ça, c’est juste quand je travaille.
Monique Le travail, c’est la vie ! Alors, tu vois bien que tu vas bien !
Domi En vrai, j’ai envie que quelqu’un se pose à côté de moi, tranquille, et qu’il me prenne dans ses bras. Je veux juste me sentir aimée.
« ASCENSEUR BRUTAL », scène 5.
Domi Hé mais Monique, t’as craqué ou quoi, pourquoi tu me frappes ?
Monique Mais enfin, Domi, sois pas si méchante. C’est pour te protéger.
Domi Aïe mais arrête !
Monique Je veux pas que tu t’éloignes, Domi, c’est dangereux dans la rue là-bas, tu es fatiguée. Y’a des pavés et des poubelles en feu, ça risquerait de te blesser.
Domi Arrête, Monique ! Arrête !
Monique Je suis là pour te protéger, tu as besoin de te reposer ! Je fais ça pour ton bien !
Domi Au secours ! Aidez-moi !
Monique Tais-toi ! Mais tu vas rester tranquille, oui ?
Domi Au secours ! Appelez la police !
Monique Voilà, maintenant je vais appeler l’infirmerie.
Cédric Agent Domi, vous m’entendez ?
Monique Je suis arrivé, je l’ai trouvée comme ça. Ah, les salauds, ils l’ont pas ratée, ils devaient être au moins cinq autour d’elle, s’attaquer à une femme, franchement. Dommage qu’elle n’aie plus la force de parler, on aurait enfin su la vérité. Je suis vraiment embêté, là.
Ava Montez dans le camion.
Monsieur Bobby On nous prie d’annoncer le décès de Domi, Domi, née Domi, Domi dite Domi, survenue ce jour dans des conditions mystérieuses. Au jour d’aujourd’hui, nous ignorons encore comment une femme pleine de vie a pu mourir, en pleine rue, sans aucun témoin, même si son collègue Monique, enfin, on ne veut pas s’avancer mais c’est quand même mystérieux, appelez-nous au 02 62 99 12 00, c’est la libre antenne, que pensez-vous du décès de Domi ? Pensez-vous que son collègue Monique, mais chut, je ne vais pas en dire plus afin de respecter le secret de l’enquête. Ah, on me dit qu’il n’y aura pas d’enquête car en fait ce n’est pas très grave. Même si elle est décédée des coups de ses blessures et que quand on pense que l’Agent Monique…
Monique Mais c’est pas moi !
Chef Agent Monique, vous avez frappé l’Agent Domi en pleine rue, des gens vous ont vu, vous ont filmé, la vidéo fait un buzz pas possible sur les réseaux.
Monique Ah, bon ? Mais comment vous savez que c’était moi ?
Chef On a reconnu votre style, Agent Monique. Dites-moi, est-ce que vous aimez les grosses machines, les gros vroum-vroum à moteur qui vont très vite ?
Monique Les gros vroum-vroum à moteur qui vont très vite ?
Chef Oui, Agent Monique. Ils vont très vite, ils sont tout terrain, vous pouvez les conduire et faire pan-pan avec de gros gun sur des gens qui courent dans les champs.
Monique Mais Chef, pourquoi courent-ils dans les champs ?
Chef Parce que c’est la guerre, Agent Monique.
Monique Vous m’envoyez sur le champ de bataille ? Je vais devenir un soldat, un vrai ?
Chef Vous avez l’expérience de la guerre, Monsieur Monique ?
Monique J’ai vidé quelques chargeurs. Mais appelez-moi Monique, juste Monique.
Chef Alors, je vais faire de vous un guerrier, mon p’tit Monique. Un super-guerrier. Et vous savez ce qu’on en fait des guerriers ?
Monique De la chair à saucisses !
Chef Non, on en fait des héros.
Beyond Siav, théâtre, 2021.
Pièce écrite, interprétée et mise en scène par Marie Birot, dans le cadre d’une invitation à une carte blanche proposée par le Théâtre Sous Les Arbres, Le Port, La Réunion, 2021. Le texte sera publié dans le numéro 5 de la revue Les Lettres de Lémuries en 2022.
« SUCCESS STORY », scène 1.
Bonjour, je m’appelle Beyond Siav et je suis le sosie officiel de Beyoncé.
Aujourd’hui, j’ai décidé de sortir de l’ombre et d’assumer enfin qui je suis. Lui, c’est Bibi, mon bicross et mon meilleur ami.
Fille d’immigrés chinois 2ème génération, mes grands-parents sont arrivés en bateau sur le territoire 974. Ils sont partis de rien et, au fil des années, ils ont bâti un empire. Ils dirigent aujourd’hui une superbe station-service au Plateau des Goyaves. Et ma cousine travaille à la mairie. C’est une success story et je compte bien écrire la mienne aussi.
Alors, à toutes les personnes qui se sont moukaté de moi quand j’étais à l’école, qui disaient que mon nez ressemblait à la tour Eiffel, et bien regardez, aujourd’hui, qui est-ce qui fait des clips au Louvre ? C’est Beyoncé. Tour Eiffel – Louvre. Le lien qui unit ces deux monuments, c’est Beyoncé et moi qui l’avons créé en venant au monde. USA-974 = équilibre de la planète. Elle et moi, on est liées comme des pyramides.
Je suis fille unique et n’aurai donc jamais de neveu. Mais l’année dernière, j’ai trouvé une annonce qui disait qu’une tribu d’indiens d’Amérique offrait un neveu à l’adoption. Je l’ai donc commandé et il est arrivé ici, le petit Jean-Mi, 50 ans, emmitouflé dans un joli carton en peau de bête. La vie est bien faite. On est pas marié, on a pas le sang mais c’est mon neveu maintenant, et on est heureux. Jean-Mi, il est spécial, pareil que moi. Lui, il est sosie vocal de Soan. Connexion USA-974, encore une fois. Chez les indiens d’Amérique, ils sont pas trop dans la mouvance maloya malgré le talent remarquable du petit Jean-Mi. Dès que la pluie tombait, il chantait, il chantait vers le ciel dans cette langue inconnue des siens et, à force, il a été rejeté, destitué de son statut d’enfant, de fils et relégué au statut de neveu. Sans compter que son Bon Dieu lui avait attribué un fort accent toulousain qui lui rendait la tâche difficile pour communiquer avec sa famille. Ça montre bien que des fois, on ne nait pas forcément à l’endroit où notre être doit s’épanouir. Alors, il faut savoir partir.
Aujourd’hui, cette île est devenue trop petite pour moi, un destin comme le mien a besoin d’un territoire à sa mesure pour s’épanouir. C’est pour ça que j’ai décidé de tout plaquer pour rejoindre le territoire de Beyoncé, aujourd’hui, je pars aux Youèssè.
« AMERICAN DREAM », scène 3.
Chief flavor officer
Galactic Viceroy of Research Excellence
Fashion Evangelist
Paranoid in chef
Hacker-in-residence
In-House philosopher
Bacon critic, hum. Bacon.
Hello, my nem is Beyond Siav, I’m from Reunion Island, I’m the sosie of Beyoncé and I’m here to slay. Hello ? Yes, I’m calling for the job of Chief Flavour officer, sir. Of course I am. My matante used to rule a boutik chinois, I can do the job. I can dakatine, I can bouchon porc, I can trois merveilles, I can. My néfiou is Jean-Mi, he’s American, do you know him ? Oh. OK. OK. Bye, bye. Bon. Le poste est déjà pris.
Hello, my nem is Beyond Siav, I’m from Reunion Island, I’m the sosie of Beyoncé and I’m here to slay. I’m qualified to satisfy and I’m ready to do the bébèt job ever : the Galactic Viceroy of research excellence ! Are you still with me ? Yes, so, my matante used to rule a boutik chinois and I can do the galactic dakatine, the galactic bouchon porc. My néfiou is galactic Jean-Mi, he’s American, do you know him ? Yes ? No. Oh, OK, bye. Apparemment, il parle pas la langue.
Hello, my nem is Beyond Siav, I’m from Reunion Island, I’m the sosie of Beyoncé and I’m here to slay. I’m qualified to satisfy and I’m just hot, Queen Bee is above Virgin Marie and Jesus is my bitch, bitch ! Can I get an « amen » ? Yes, I’m calling for the job of Fashion Evangelist, Oh God, I just fit. My matante used to rule a boutik chinois and I can do pantalon la messe, souyé vérni, very very good for your business. Ça a raccroché. Alors là…
Hello ? Who told you to say hello before I say hello ? Who I am ? Who I am ? I’m not a little marmay, capito ? I’m the sosie of Beyoncé and I’m here to slay. Pass the fucking phone to your boss. Hey, Tony ? It’s me, Beyondo Siavitti, la sosia de Beyoncella, from la Isla Bonita, you got a job for me ? My matante rules la familia de las Gouyavas and killed a lot of domoun. No, I’m seriosa. « Who’s the fucking best ? » You ! No ? Please. My Bibi is hungry.
Goddess Nihilo, théâtre, 2020.
Texte commandé par le Centre Dramatique de l’Océan Indien et mis en lecture en 2020 à La Fabrik.
« ACCUEIL », scène 1.
NOÉ Bonjour/bonsoir, bienvenues dans le Livre, bonjour/bonsoir, bienvenues dans le Livre, bienvenues dans le Livre, bonjour/bonsoir. Installez-vous tant bien que mal mais faites pas comme chez vous, c’est interdit, merci. Voilà. Alors, déjà, merci à vous d’avoir fait le déplacement, vous êtes peu nombreuses, et ça, ça fait plaisir. Je vais faire les présentations, Yvette, Dieu le Père notre Mère à toutes.
YVETTE Bonsoire, la bienvenu.
NOÉ Et moi, c’est Noé, chargée de prod de cette expédition. Entrons dans le vif du sujet. La création du monde, ça vous parle ? Non ? Oui, j’en vois qui hochent la tête. Bon, je vais quand même vous faire un brief rapide afin que tout le monde ait le même niveau d’information sur le pourquoi du comment nous en sommes arrivées là aujourd’hui. C’est parti : « Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre. La terre n’était que chaos et vide. Il y avait des ténèbres à la surface de l’abîme et l’Esprit d’Yvette planait au-dessus de l’eau. Elle dit :
YVETTE En dirait s’est un peu noire isi, et si j’en mettait de la lumières !
NOÉ Et il y eut de la lumière. Dieu vit que la lumière était bonne et elle sépara la lumière des ténèbres. Yvette appela la lumière :
YVETTE La lumières !
NOÉ Et les ténèbres :
YVETTE Les ténèbre !
NOÉ Il y eut un soir et il y eut un matin. Ce fut le premier jour.
YVETTE Lundi !
NOÉ Dieu fit une étendue et sépara ainsi l’eau qui était au-dessous de l’étendue de celle qui était au-dessus. Cela se passa ainsi. Dieu appela l’étendue ciel.
YVETTE Le cielle !
NOÉ Il y eut un soir et il y eut un matin. Ce fut le deuxième jour. »
YVETTE Mardi !
NOÉ « Dieu fit… et vit que c’était bon…le troisième jour…
YVETTE Mèrcredi !
NOÉ Dieu fit… et vit que c’était bon… le quatrième…
YVETTE Jeddi !
NOÉ Dieu fit… et vit que c’était bon… Il y eut un soir et il y eut un matin… Dieu vit que c’était bon… » Ça se répète, ça se répète, c’est un peu technique, désolée.
YVETTE S’est paske j’aimes bien kan s’est bon. S’est pour sa je la dit tous les temps.
NOÉ Ah. « Dieu dit :
YVETTE Il faus ke je fait l’humaine commes si que c’été moi-mème ! Elle auras des poisson dedans la mer, sur les oiseaux y’ora le cielle, sur le bétails y’ora la ferme est s’ai l’humaine va décide tout, sur tout la terre et sur toute les reptiles.
NOÉ Yvette créa l’humaine à son image, elle la créa à l’image de Dieu. Elle créa la femme et l’homme.
YVETTE S’est pour sa osi paske j’ais de la barbe, je m’ai suis dite que s’été jolie pour faire comme sa, on fé se kon veus apré.
NOÉ Dieu les bénit et leur dit :
YVETTE Ma dames et meussieu, par conte,si tu laisse poussé la barbes, fo mette un peu la creme apré sinon s’est en broussaille. Pas tré jolie. Et ton cheveu osi fo mette la creme au cas où si sa fé des fourche.
NOÉ Puis, Yvette leur dit :
YVETTE Fait bien des enfant, mettais un tas d’enfant sur la terre et dite-la de s’en occupé. S’est vous le cheffe sur les poissons de la mer, sur les oiseaux dedans le cielle est sur toute animaux ki ceux déplace sur la terre.
NOÉ Dieu dit aussi :
YVETTE Je vous donnent toute l’herbe mé laisse un peu pour moi, j’aimes bien boire ma tizane temp z’entemps, s’est pour mes rumatisse.
NOÉ Dieu regarda tout ce qu’elle avait fait et elle constata que c’était très bon. »
YVETTE Oui.
NOÉ Et après, qu’est-ce qu’elle a dit Dieu ?
YVETTE Oui.
NOÉ Yvette ?
YVETTE Non s’ai paske j’avé pas la bitude de parlé devans les gens, j’avé tro longtem resté seules, et sa fé bizar é s’est trés manifique.
NOÉ Je continue ?
YVETTE Oui.
NOÉ « L’Éternelle Yvette prit la femme et la plaça dans le jardin d’Eden pour qu’elle le cultive et le garde. L’Éternelle Yvette donna cet ordre à la femme :
YVETTE Fait comme ché toi ! Saufe, tu touche pas le pied d’arbre avec les fruit laba, s’est l’arbe la connaichance le bien contre le malle, et s’est dangereu et interdite.
NOÉ La femme donna des noms à tout le bétail, aux oiseaux du ciel et à tous les animaux sauvages, mais pour elle-même, elle ne trouva pas d’aide qui soit son vis-à-vis.
YVETTE C’étadire ?
NOÉ Alors l’Éternelle Yvette fit tomber un profond sommeil sur la femme, qui s’endormit. Elle prit une de ses côtes et referma la chair à sa place. L’Éternelle Yvette forma un homme à partir de la côte qu’elle avait prise à la femme et elle l’amena vers la femme. La femme dit : « Voici celui qui est fait des mêmes os et de la même chair que moi. »
BRYAN ADAMS Hi everybody ! Je suis Adams, Bryan Adams, le premier homme vivant sur la terre.
NOÉ Oui, par contre on travaille là, si ça te dérange pas.
YVETTE Salue Brayanne ! Sava bien ?
BRYAN ADAMS No soucy, c’est juste que comme c’est ma partie, si tu veux que je prenne le relai, je suis open. Yes, ça va nickel, et toi, Yvette ?
NOÉ Hum, c’est gentil mais non. On se charge de l’accueil public avec Yvette, et toi, si tu veux, va boire un petit café en coulisses. Merci.
BRYAN ADAMS Un petit coffee, why not ? Allez, salut les filles, à plus tard, bye-bye. Kiss.
NOÉ Désolée pour cet incident indépendant de ma volonté.
YVETTE Atoutaleur, Brayanne !
NOÉ Oui, au revoir, Bryan.
YVETTE S’est sympa kil ai venue, hin ! Moa, je trouves s’est sympas.
NOÉ Bon, la suite, vous la connaissez, ils se marièrent et eurent beaucoup, de la conquête de l’ouest à la discographie de Carlos, l’humanité est allée beaucoup trop loin, alors, Yvette s’est dit que finalement :
YVETTE S’est allée bokou tro vites entre nous, vaux mieu s’arrété là. Je vous aimes mé j’est bezoin de retrouvé ma libertés. Sé pas vou, s’est moi. J’aimerer kon restent amie. Vou resterais toujour qunqun de spéciales pour moa. Ui, je vou aimes, mé bon en mèmes tant, j’aimes osi le coca. Vou devier vous en douté, non ? Sa fé des siècle que j’aissé de vous largué. Vous ète pas tro mon genre, enfaite. Bone Sinvalentin comme mème.
NOÉ Donc, c’est la fin du monde. Vous allez presque toutes mourir noyées dans un déluge qui est prévu de durer quarante jours et quarante nuits, c’est bien ça, Yvette ?
YVETTE S’est pa contre vous.
NOÉ Le but étant d’essayer, avec une poignée de survivantes, de repartir dans la relation sur de nouvelles bases. Et ce fameux déluge est prévu pour demain, voilà. Alors, vu le temps qu’il nous reste, on va être un peu short sur le timing donc on va pas pouvoir faire le traditionnel week-end d’intégration Accro-Branche, Route du Rhum et viols collectifs, désolée. Par conséquent, nous allons sélectionner nos candidates pour le nouveau monde en leur soumettant un petit QCM, QCM qui nous permettra de cerner votre profil psychologique et émotionnel, rien de bien méchant en somme, restez vous-même, ça devrait bien se passer.
YVETTE S’est pa contre vous.
BRYAN ADAMS Say you, say me, say it for always, that’s the way it should be / Say you, say me, say it together, naturally
YVETTE Jador cette chansson.
BRYAN ADAMS I had a dream, I had a awesome dream
YVETTE S’est triste est mème tant pleine d’espoire.
BRYAN ADAMS People in the park, playing games in the dark
NOÉ Bryan !
YVETTE S’est toujoure kan on se s’épars ke qunqun chantes une chansson damoure. S’est pa contre vous.
BRYAN ADAMS Woh, nah nah nah nah nah yeah-yeah !
NOÉ Bryan !
BRYAN ADAMS Hello ?
NOÉ Oui, Bryan, on t’entend, on t’entend chanter dans les coulisses.
BRYAN ADAMS Sorry. J’ai eu une montée de love sur moi, là, c’était juste « wah » !
NOÉ J’allais lancer le QCM donc c’est pas le moment d’exprimer ton love, OK ?
BRYAN ADAMS Sorry.
YVETTE Tinkièt s’est pas grave ! Atoutaleur, Brayanne !
NOÉ Alors, pour le QCM, je vous propose de répondre à main levée, ça marche très bien et ça économise du papier.
YVETTE – BRYAN ADAMS And what they played was masquerade
YVETTE Jador kan Brayanne il chante dan ma tète ! Brayanne ! Tu peut chanté Opèlcamiforna, siteuplé ?
NOÉ Non, stop là, on a besoin d’avancer, on fera la fête après, d’accord ?
BRYAN ADAMS All right, girl ! Comme au feu de camp du garden d’Eden !
YVETTE Oh ui ! Dan le tant, Ève été par minou !
BRYAN ADAMS Oh,Ève, Ève Angeli, the love of my life !
YVETTE Sé vré ke s’été une bel époques, nivau musique.
BRYAN ADAMS Oh,Ève ! Ève, baby ! Pourquoi es-tu partie ? Pourquoi es-tu gone, tu left me alone, pourquoi es-tu dead ?
YVETTE – BRYAN ADAMS Laisse-moi un peu de toi avant de partir bouhouhou ouin ouin ouin
NOÉ Ah, bon ? Vous voulez jouer à ça ? OK ! Privées de QCM !
YVETTE – BRYAN ADAMS Oh non !
NOÉ Et c’est valable pour tout le monde !
YVETTE – BRYAN ADAMS Mais-nous-on-love-le-Quioucihèm ! Le Quioucihèm ! Le Quioucihèm ! Le Quioucihèm ! Pas contentes ! Clap, clap, clap ! Pas contentes ! Clap, clap, clap !
NOÉ Vous voulez un QCM ?
YVETTE – BRYAN ADAMS Yes !
NOÉ Vous le voulez quand ?
YVETTE – BRYAN ADAMS Now !
NOÉ Vous allez l’avoir votre QCM. Je veux voir tout le monde sur le chantier, exécution ! On va construire l’Arche, et on va la construire aujourd’hui ! Et on verra bien, engeance dégénérée de la création, qui de vous toutes survivra.
YVETTE Dé fois, ell me rapelle Bèlzébutte kan ell été petitte. Les deu, pareille. On croivait mèm qu’ele été chossiopatte, amandoné. Est elle as fais sa petite vies. Come quoi, laroutourne finie toujour par tourné.
Roberto Ivre, théâtre, 2019.
Pièce jouée au festival En Acte(s) à Lyon, en 2019, mise en scène de Hugues De La Salle et interprétation d’Anne Comte, Jules Jobard, Louka Petit-Taborelli et Jeanne Vimal.
« JUGE ETC », scène 7.
Juge Excusez-le du retard. Levez-vous, asseyez-vous, Jacques a dit a dit etc. Alors, avant de commencer, on me dit de vous dire que des dents ont été retrou- vées dans le sauté mines de la cantine. Alors, à ceux qui ne souhaitent pas en manger, vous êtes avertis, il y a aussi de l’omelette, et si l’heureux propriétaire veut bien venir chercher ses dents, au nombre d’une dizaine apparement, auprès de monsieur Miam-Miam, en cuisine, on vous en saura gré. Alors, qu’est-ce qui nous amène, aujourd’hui ? L’affaire dite de « La dégustation gratuite de la honte », OK, avec comme témoin Hildegarde Pepperoni, pizzaïolo de son état.
Hildegarde Non, votre Honneur.
Juge Non, au temps pour moi, Hildegarde est « Sécurité », c’est écrit noir surblanc. C’est bien ça ?
Hildegarde Oui, votre Honneur.
Juge Pas besoin de mettre une majuscule à « honneur », c’est déjà suffisamment compliqué comme ça. Agent de Sécurité ou Agentè de la Sécuritad ? C’est pas le même pays, je sais, ça va, on plaisante. Suivie des deux accusés, monsieur Ivre, ici présent. Vous, c’est Ivre comment, nom de famille ?
Ivre C’est Ivre, tout seul, j’ai pas de famille.
Juge Salut, comment tu t’appelles ? Ivre. J’ai pas de famille. OK ! Grosse am- biance ! Et madame Roberto. C’est Roberto comment, cette fois-ci, « Supplément fromage » ? Vous vous connaissez peut-être avec Pepperoni ? C’est la mafia ou quoi ? Non, non, Al Capone ! Rangez votre pizza pleine de billets ! Mon silence ne s’achète pas !
Roberto Vous pouvez répéter la question ? Juge Ton nom de famille, amigo.
Roberto C’est Roberto, toute seule.
Juge Je peux vous marier, avec votre collègue, si vous voulez, ça vous fera de la compagnie, y’a plus de limite, maintenant, vous savez. Et vous, ça vous changera la vie, monsieur Ivre, enfin comme les autres ! Alors, attendez, je viens de recevoir un message de. OK. Je réponds juste « OK » et ça ira très bien. Non, c’est que j’enseigne le Madison à des myopathes non-voyants, des thaïlandais, alors entre la distance géographique et la barrière de la langue, on privilégie les SMS. Je le fais sous la table, par respect, quand même. OK. Envoyé. Dites-moi, monsieur Ivre, on vous dérange ?
Ivre Non.
Juge Il est strictement interdit de téléphoner dans l’enceinte du tribunal.
Ivre Je ne téléphone pas Votre Honneur.
Juge Je vous ai vu, vous faisiez ça, comme ça.
Ivre J’essayais de me gratter l’oreille, Votre Honneur.
Juge Et arrêtez avec vos majuscules partout, c’est énervant à la fin. Vous savez ce que vous risquez pour avoir téléphoné au volant ?
Ivre Je ne conduis pas, monsieur.
Juge Ah. On me dit de vous dire que de la viande a été retrouvée dans les donuts au chocolat du distributeur de la salle d’attente, de la viande en chocolat, bien sûr. Alors, à ceux qui ne souhaitent pas en manger, vous êtes avertis, il y aussi de l’omelette, et si l’heureux propriétaire veut bien venir chercher sa viande auprès de monsieur Miam-Miam, en salle d’attente, on vous en saura gré. Allons-y, Alonzo. Madame Pepperoni, vous auriez déclaré « D’accord. Par contre, si c’est gratuit, est-ce que c’est du vol ? » et ce serait vos derniers mots avant que le plaignant ne « tourne de l’oeil », je cite votre déposition. Confirmez-vous ces propos, Hildegarde ?
Hildegarde Oui, votre honneur. Mais avant ça, il s’est passé plein de choses.
Juge C’est quoi ce post-it ? Si j’arrive à me relire, bien sûr. « Ouvrir dossier, super important. » Donc, j’ouvre le dossier. « Le plaignant n’a pas pu venir témoigner ce jour car ayant subi un violent choc psychologique, il a tenté de mettre fin à ses jours en avalant un sachet plastique qu’il aurait volontairement confondu avec une méduse afin de mettre fin à ses jours mais ces jours ne sont plus en danger au jour d’aujourd’hui et demain, il fera jour ».
Hildegarde Votre honneur. Quenny souffre d’oculophobie et les deux, là, ils ont-
Juge Attends. La peur de se faire… oculer ?
Hildegarde La phobie des yeux, monsieur.
Juge Silence ! On ne juge pas, ici ! Enfin, si mais c’est pas pareil. Ah. On me dit de vous dire qu’il est l’heure pour moi de vous donner le culte, retransmis en direct live sur la radio publique, bien sûr. Les paroles vont s’afficher sur l’écran qui ne va pas tarder à apparaître. Non. Peut-être le câble d’alim. Je rallume. Non. On est pas aidé, c’est moi qui vous le dis. Alors, à ceux qui ne souhaitent pas communier, on- off-on, allez, là, c’est quoi ce, qui ne souhaitent pas communier, vous êtes avertis, il y a aussi de l’omelette, et si l’heureux propriétaire veut bien venir chercher ses non- croyants auprès de monsieur Miam-Miam, à l’accueil, on vous en saura gré. Bon. On va laisser tomber le karaoké pour aujourd’hui. Hildegarde, si vous voulez bien vous avancer, prendre le livre à la page 789 et nous lire le passage… Ce que vous voulez. Et puis, non, écoutez, de toute façon, y’a rien qui marche. Dans ces condi- tions, on annule le culte. Eh oui ! Tant pis pour eux, ils n’avaient qu’à nous donner les moyens de leurs ambitions. Revenons-en à l’affaire qui nous concerne, s’il vous plait, silence dans l’audience ! Merci. « La dégustation gratuite de la honte, l’agent de Sécurité était alcoolique et tapait dans la caisse. »
Hildegarde Non, c’est faux !
Juge Jusqu’à preuve du contraire, vous étiez sur les lieux du crime. Oui / Non ?
Hildegarde Oui.
Juge Alors, tout est possible ! Je vous interroge, point barre. Pour prouver votre bonne foi, dansez sur ces braises en léchant un crapaud et récitez votre table de 8.
Hildegarde Mais ça fait mal !
Juge Perdu ! Allez sur le banc des accusés avec Sieur Ivre et Dame Roberto.
Hildegarde D’accord. Par contre, j’ai rien fait moi !
Juge C’est à cause de gens comme vous, qui n’ont « rien fait », que le pire se pro- duit et que des innocents sont conduits à l’échafaud. Vous paierez pour tous les autres ! Gardes, emmenez-la et qu’on la jette aux tigres ! Gardes ! Gardes ? Tigres ! OK. Décidément, puisqu’on ne peut plus compter que sur soi-même, ici.
Hildegarde Qu’est-ce que vous faites ?
Juge Je fais disparaître un témoin embarrassant. Hildegarde Non, arrêtez !
Juge Elle s’est suicidée et n’a laissé aucune explication. On dit qu’elle entretenait une liaison amoureuse insatisfaisante avec… comment il s’appelle déjà ? Quenny Per… Mais c’est le fils de. Ça, alors, n’importe quoi ! Le monde est petit ! C’est le fils d’Alex, un vieux copain. Bon, ben, les gars, déso, mais vous allez manger. Je vais être obligé de vous laminer sur la place publique et de pousser la condamna- tion au maximum. Je vais même inventer une loi exprès, pour marquer le coup, le juge aussi a le droit de se détendre un peu, c’est bien légitime. J’ai le tampon du Sénat qui doit être par là. Voilà. Alors, comment je pourrais l’appeler ? La loi « Des yeux pour Quenny ». Non. La loi « Fils de ». Non. La loi « Open Bar ». Voilà ! Loi « Open Bar ». Banco. Je vais faire une petite photo avec le dossier pour l’envoyer à Alex, il va rigoler. Ils sont passés où ? Très bien, comme ça, je serai rentré plus tôt la maison !
Balsamique ta mère, théâtre, 2019.
Pièce en un acte, jouée au Centre Dramatique de l’Océan Indien en 2019 dans le spectacle « Intérieur(s) », mis en scène par Alexandra Tobelaim et Luc Rosello et interprétation de Kristof Langromme (Bibi), Marjorie Currenti (Bali) et David Trudel (Samo).
Bibi : Mademoiselle Djin, il y a un chat devant la porte. Il miaule, il a faim.
Bali : Ne le nourrissez pas, Monsieur Bibi. Venez m’aider. Je vous présente Monsieur Bibi. Anya Bibi, un ami imaginaire.
Bibi : Bonsoir à vous. Mademoiselle Djin exagère toujours un peu. En fait, c’est l’inverse. Bibi prénom, Anya nom. Sinon, cela ne veut pas dire la même chose. Bibi Anya, Le Phoque qui vient de Loin et non pas Le Loin qui vient du Phoque.
Bali : Vous voulez bien m’aider ?
Bibi : Et pour le chat. Il veut entrer, le pauvre. Il pleut dehors.
Bali : Un peu plus à droite. Non, à droite. Voilà, merci. Qu’en pensez-vous ? C’est pas un peu « too much » ? Oui. Non.
Bibi : En arrivant, je l’ai trouvé là, assis sur le seuil, sa petite patte tendue vers la porte.
Bali : Lol.
Bibi : Mais, allez, s’il vous plait, Mademoiselle Djin, il est si mignon, il n’a pas de collier. Il vient sûrement de très loin, il a les coussinets tout râpés.
Bali : Tenez, vous voulez bien gonfler quelques ballons, je n’ai pas eu le temps avec toute cette histoire.
Bibi : Mademoiselle Djin, il est tellement seul au monde.
Bali : Monsieur Anya, je ne sais pas de qui vous tenez cette bienveillance mais elle vous honore. Faites entrer cette pauvre bête et prenez sa place sur le palier.
Bibi : Mais, moi aussi, je suis seul au monde.
Bali : Mon cher Bibi, vous n’êtes pas le seul à être tout seul. Je n’oublierai jamais le jour où vous êtes sorti de ma vie. Merci. Désolée, mais nous ne pouvons pas accueillir plus d’un certain nombre de personnes dans cette pièce. Et je ne veux pas avoir de problème en cas de problème. Je me suis battue toute ma vie pour fêter mon premier anniversaire, je ne vais pas risquer de tout gâcher pour une norme de sécurité.
Samo : Doo wee doop doo wap do way doo doo way dee wap doo way
Bibi : Ffffff maow !
Bali : Qui es-tu, toi, masse informe aux propos incongrus ? Tu imites le félin pour t’introduire dans ma maison ? C’est mon birthday et je ne crois pas t’avoir invité.
Samo : Mon nom est Kramrisch, Samo Kramrisch. Fille de Daïtya et Jadukari, cousine de l’Asà, arrière-petit-fils de Buqelemun, deux fois frère d’Axin au troisième degré, épouse d’Udèque, maîtresse des soeurs Qoqaliq et voisine de la dynastie Ölüm dans le temps où ils avaient encore leur villa sur la côte. Et toi, tu es Djin. Bali Djin. Tu n’es pas mon fils et tu imites le gibier. Nerveuse, palpitante. Tu as le bonjour de ta tante.
Bali : Mes chers convives, cet homme, s’il dit vrai, cet homme ne serait personne d’autre que ma mère.
Cowboy Malbar, texte littéraire, 2016.
Texte écrit pour le numéro 3 de la revue photographique Fragments (https://fragments.re)
Cowboy Malbar règne sur un territoire constitué de trois quart de forêts et d’un quart de city. Ce bon monarque administre sa population de telle sorte qu’elle fasse tourner la baraque et lui permette d’asseoir son auguste autorité. Chaque jour, des gens attendent le bus, portent des jupes, déplacent des pastèques, chauffent les rivières, broutent la prairie, font des courses, sortent de la forêt, fabriquent des palmiers, avancent masqués, s’arrachent les cheveux et sautent par la fenêtre. Le cadre de vie est plutôt sympa. La mer s’étend sur tout le littoral nord du royaume et offre à la contemplation du badaud quantité de rêves d’enfants non apprivoisés. Ils apparaissent à l’horizon comme de petits canards de bois que l’on shoote à balles réelles pour se les approprier.
Cowboy Malbar est content. Son royaume possède des chiffres dans les sondages. Sa city est même la number one à de nombreux kilomètres à la ronde, selon Wiki. Et ce, depuis que son ancêtre Francis-Laho de Groumier du Jean-Jacques de la Félonie usa de son courage pour arracher la victoire au vil Edgar-George du Phare Ouest qui n’a pas pu faire le poids avec son petit territoire de marché forain du vendredi et qui, de plus, n’avait pas assez de particules au compteur (références nécessaires). Le plan de la city est un brillant ouvrage offrant une ergonomie propice au vivre-ensemble. Il a été établi par un grand ami de la famille, et non moins compétent, le fameux Chevalier Branque. Cet homme imbibé de science a également fait partie de la dream team qui posa pour la première fois son pied sur les aborigènes d’Australie. Tout cela, c’était il y a bien longtemps. Ce temps où l’on n’avait pas besoin d’autorisation pour s’établir. Ce temps où le doux tintement d’une clochette faisait rappliquer à la fois la cuillère et le plateau d’argent. Le temps bénit des béni-oui-oui.
Cowboy Malbar n’a aucun rapport avec la choucroute. C’est un blase qu’il s’est donné par goût de l’oxymore et des valeurs expansionnistes. Une sorte de trophée imaginaire qu’il a rapporté d’une utopie fondée sur de nombreuses références historiques. Car Cowboy Malbar est aussi homme de lettres. Soucieux d’une pensée humaine libre et à la portée de tous, il créa les éditions de La Noyade grâce à des mouvements sous-marins de fonds publics. Il introduisit d’ailleurs le discours de son énième mandature par la phrase inaugurale de son ouvrage Rêverie d’une poule solitaire : « Me voici donc seul sur le trône, n’ayant plus d’adversaire, de chien, de crédit, d’intérêt autre que moi-même ». La foule, qui connaît le texte par coeur, l’acclama la bouche pleine de petits fours : « -ive -e – oi ! ». Et il conclut sur ces mots : « Je deviens mieux en m’accaparant toujours ».
On décèle un petit problème de rythme chez Cowboy Malbar. Il fait toujours coucou quand le train est déjà passé. Et comme maintenant il n’y a plus de train. Pour les évènements officiels, les gens doivent faire le déplacement jusqu’à l’entrée de la route du littoral où ils le trouvent, à l’emplacement de l’ancienne gare, faisant coucou. Alors ils mettent la table, le tapis, le micro. Ils font quelques vocalises et portent un toast. Une fois le speech terminé, ils vont s’aligner à ses côtés pour la photo. Ils se synchronisent tous sur son geste et trois, deux, un, « sau-cisse ! ». C’est une petite plaisanterie qui détend toujours l’atmosphère. Car il faut avouer que la situation est tout de même délicate. Il y a des fois où on est en droit de se demander quelle légitimité à Cowboy Malbar à gouverner la city. Un homme qui n’a pas le moindre sens du groove, rendez-vous compte.
En revanche, et ça on ne peut pas le lui enlever, Cowboy Malbar ne perd pas le nord. Il possède une conscience aigüe de sa finitude et de la postérité qui en découlera. Il veut commettre un acte fort. Marquer les consciences. Trouver une phrase choc qui deviendrait un gimmick que les gens rappelleraient à leur mémoire dans les moments les plus désespérés. Cowboy Malbar sera appris à l’école. Il élira domicile dans les frises chronologiques accrochées sur la ligne supérieure des tableaux noirs. À leurs côtés, il profitera pleinement de l’aura de ceux qui, avant lui, sont entrés dans l’Histoire. Non, Cowboy Malbar ne fera pas une simple apparition dans la mémoire tampon de l’humanité. Lorsqu’il surviendra, tout un peuple endeuillé suivra le cortège. Les hommes dignes, les femmes éplorées. Tous porteront à bout de bras la monumentale réplique de lui-même sculptée par son cousin – un artiste d’un goût très sûr. Toutes les chaînes de télévision relaient l’évènement en direct live. #Deuilnational. #Grandeperte. #Lesmotsnousmanquent. À présent, c’est le moment où les porteurs déposent la lourde statue sur le socle qui deviendra sa dernière demeure. Face à l’océan, la main levée en un dernier coucou, Cowboy Malbar se tient debout. Et le paysage continue de tourner sur lui- même.
In Côtelette we trust, monologue, 2014.
Monologue mis en espace et interprété par Olivier Racca en 2014 à La Fabrik, île de La Réunion.
Qui, de la nourriture ou de la faim, est apparue en premier ? Qui de l’existence ou de l’essence a précédé l’autre ? qui de l’oeuf ou de la poule, qui de l’aile ou de la cuisse, qui qui qui sont les snorky ?
Eh bien, s’il vous arrive de vous poser ce genre de questions, n’y voyez là aucun jugement de ma part, j’ai pas que ça à foutre, eh bien s’il vous arrive de vous poser ce genre de questions, je devine assez aisément que votre structure mentale pédale dans la semoule. Car c’est bien beau d’avoir un ptit vélo, mais encore faut-il ne pas partir à l’aventure avant d’avoir choisi le bon terrain. Pour info, un bon terrain est un terrain qui offre suffisamment de nuances de creux et de bosses pour alimenter les rebonds de votre pensée en mouvement. Bien. Ce qui me permet d’enchaîner sur le premier exercice pratique, à savoir l’épreuve-primitive-qui-va-agir-de-façon-irrémédiable-sur-votre-cerveau- reptilien.
Now listen :
Voir un kangourou écrasé sur une route la nuit :
1) vous plonge dans un désespoir tel que vous avez envie de tuer toute votre famille 2) vous donne envie de manger une bonne côtelette.
Oui. Choisissez, choisissez. Plongez dans la nuit de cette question.
Dans les deux cas vous serez du bon côté de la barrière. Et-vous-savez-pourquoi-ben-non-laissez- moi-vous-le-dire, dans les deux cas vous serez du bon côté de la barrière parce que vous aurez choisi. Et aussi, parce qu’il y a effectivement une barrière.
Vous voulez la franchir hein, c’est naturel, allez-y, allez hop, c’est complètement con mais c’est naturel, allez un peu d’exercice, je vous regarde ! ah oui ! eh oui, la perte de l’innocence, on y revient toujours. Vous savez en réalité, l’innocence est une vue de l’esprit, un prétexte que l’on projette sur l’autre pour s’interdire de le tuer. Il faudra passer à autre chose maintenant. Soyez responsable, n’ayez aucune compassion. Moi par exemple je n’en ai pas, j’ai pas que ça à foutre. Evidemment. Ce qui me permet sans transition de déployer le second pan de ma démonstration. Now listen :
Admettons cette tête de veau, superbe tête de veau et on vous annonce de but en blanc : « Ceci n’est pas une tête de veau »,
1) vous plonge dans un désespoir tel que vous avez envie de tuer toute votre famille
2) vous donne envie de manger une bonne côtelette.
Oui je sais vous vous dites, que je prends un malin plaisir à trancher dans le vif, à aiguiser la lame de mon esprit sur le fusil de votre incrédulité. J’aime l’efficacité des surprises. J’aime l’efficacité de la côtelette. J’aime l’efficacité des côtelettes-surprises ! Ah ! j’ai envie de faire la fête !
Je vois que vous êtes impressionnés par de si bons augures, mais ça vous passera. Ce ne sont que les prémices de notre future collaboration.
Mais faisons d’abord une petite pause, laissez-moi vous raconter ma vie. Et puis non, passons directement au troisième volet de ce triptyque.
Oui. J’aime la vie. Et oui, j’aime la côtelette. Au fond, c’est ça qui m’a construit, c’est ça qui a fait de moi cet être indescriptible qui apparaît là, devant vos yeux démunis. Oui, j’aime la côtelette. Tout petit déjà, aussi loin que je m’en souvienne, très tôt oui je me suis senti, différent des autres enfants j’avais, cette sensation à la fois étrange et irréfutable, d’être omniscient, de, d’être traversé, finalement, par l’universalité de ma propre singularité divine, oui, j’avais pour habitude, une sorte de petit rituel bien à moi, de m’asseoir sur un banc à l’écart pendant la récréation à l’école et, d’observer mes petits camarades, et d’un simple regard, c’était instantané, comme je vous vois là, eh bien, je devinais aisément dans quelle structure mentale ils pédalaient. Oui. Tout petit déjà.
J’avais ce don et de multiples ambitions. Je n’avais pas d’ami, pas que ça à foutre. L’univers était ma côtelette. Et depuis ça m’a pas lâché.
Non mais qu’est-ce que vous croyez ? Que le monde vous attend ? Qu’il va vous ouvrir les bras, dans l’état dans lequel vous êtes ? Regardez-vous. Le monde n’a pas besoin de cette apathie que vous appelez le confort ou l’inexorable, il vous réclame vivaces, tournés vers demain, vers tout à l’heure en fait, c’est ma foi simple comme une bonne côtelette ! Le monde a faim de gorges pleines de sève, de regards fous, de sabots qui galopent dans le vent ! Cette vie qui trépigne dans son enclos de chair libérez-la, et c’est l’aspersion de ce fluide qui nourrira le monde ! Choose your side mother fuckers !
Now listen :
De quelle couleur est le cheval blanc d’Henri IV ? :
1) vous plonge dans un désespoir tel que vous avez envie de tuer toute votre famille 2) vous donne envie de manger une bonne côtelette.
Oui. Enfin voilà. Voilà enfin où je voulais vous emmener. Voilà ce à quoi je voulais vous faire naître. C’est aussi simple que ça, la pédagogie de la sensation. Vous me remercierez plus tard. Peut- être qu’il sera trop tard mais, à vrai dire, votre gratitude, j’en ai rien à foutre. Au fond, vous savez, je ne suis animé que par cet élan de générosité propre aux grands mâles reproducteurs. Car oui, j’engendre de la chair à profusion, et oui, j’ai le pouvoir de marcher sur les os. La vie est fascinante n’est-ce pas ? Alors merci. Merci la vie. Merci les kangourous. Merci la côtelette.
La Chouette, théâtre de rue, 2013.
Pièce écrite et mise en scène par Marie Birot, interprétée par Eugénie Gaudel dans les rues de Saint-Denis en 2013 et de Saint-Benoît en 2015, île de La Réunion, sur une commande de la commande de l’association Constellation.
bonsoir. que les gens qui se souviennent de leur naissance lèvent la main ! y a-t-il des personnes parmi vous qui ne seraient pas encore nées ? ça n’a pas d’importance ! ça me fait plaisir de vous voir ! c’est trop super.
c’était pas exactement ici, ni même hier, mais la température est la même. noire. j’ai été conçue selon une formule mathématique s’appuyant sur la théorie de l’ombre du doute. pendant un temps, l’indéterminé était ma seule nourriture, mon unique possibilité de perception. puis, sous le coup d’une réaction précipitée, je fus confiée à ce monde. et mon indéterminé avait disparu. je me suis alors retrouvée là, privée de toute évidence. il me semblait être habitée par un vide immense et pourtant mon corps était lourd de tout ce poids. j’ai patienté. et je suis partie. pour la vie, je ne m’attendais à rien ni personne, j’allais de nuit blanche en nuit blanche, fredonnée par la musique de l’existence. et c’est ainsi qu’un soir à tue-tête, mon chemin fut intercepté par les membres du cercle chromatique. ils m’ont parlé de manière primaire, ils exigeaient de moi la somme de mes couleurs, maintenant je le sais, mais malgré les coups, là je ne voyais vraiment pas. le gris- moyen m’a alors définie comme sujet hors-piste, condamnée à l’exil et inlassablement chassée d’une obscurité à une autre. aujourd’hui, j’habite les interstices que je crée moi-même pour l’occasion. tout ça est de l’ordre de l’indicible. vous ne croyez pas ? alors allons-y.
la façade évoque pour moi un effondrement parfaitement vertical, propre sur lui, on l’évoque rarement, limite on le renie, mais j’aime beaucoup ce jardin parce qu’il me laisse y promener mes créatures. quand j’ai envie, je les prévois, je les habille, et je les lâche. là par exemple, j’ai envie de les faire danser au début, il y a plein d’enfants en transe qui inventent des mots, sur les tables je mets beaucoup de nourriture, regardez dans l’ombre là-bas il y a souvent une fontaine, il fait beau et le vent souffle fort, je donne une robe légère à la petite fille aux ciseaux, à celui- là une écharpe et un toboggan, et à ceux-là je leur fais manger des feuilles mortes et boire de la boue à la pisse aux fourmis. y’a un chien, il suit mon regard et il ramène. bon chien. au bout d’un moment la mer monte, la licorne apparaît près de la fontaine, des bruits courent, mais aucun refuge, on peut voir l’écume qui avance, les grands-parents font une pétanque, les arbres dansent un slow, le chien mime une agonie, et les adultes qui vont et qui viennent çà et là dans l’allée ont très envie de baiser avec beaucoup de partenaires différents, avec la nourriture, le chien et toute la famille, ils éprouvent un désir irrépressible de tout faire mourir,
mais je les ai rendu en panne et inaccessibles, j’ai bouché tous leurs orifices, coupé tout ce qui dépassait et ils souffrent beaucoup, et à force de se battre contre la douleur de la frustration ils vont se concasser les uns les autres, se réduire en poussière et c’est le chien qui passera l’aspirateur. laissons-les maintenant. ça me fait plaisir de vous voir, c’est trop super.
voilà et en même temps, j’exècre particulièrement ce genre de forme, où, systématiquement, sont maintenues les conventions symboliques ancrées dans l’imaginaire collectif, admises comme seule et unique source d’images pour exprimer le trouble d’être à la vie, tout en faisant montre d’une tentative d’appropriation de ses images dans le but de les rendre conformes au ressenti propre de l’individu qui s’en empare. ces figures emblématiques sont alors déformées, remodelées mais elles demeurent néanmoins perceptibles et reconnaissables par tout un chacun ayant été initié à cette culture. or, ces dites déformations s’opèrent ici en utilisant les outils fournis par la représentation même que l’on tente justement de démanteler. viennent alors se rejoindre sous les draps une certaine culture de la reproduction rassurante des schèmes traditionnellement validés et admis dans nos sociétés occidentales et le caractère insaisissable des sensations d’étrangeté face au monde, un sentiment d’impuissance intrinsèque à la condition de l’être humain, par essence seul, et à son évolution au sein des grands ensembles.
une chaussette qui avance toute seule, ce n’est jamais bon signe marie- jacqueline ! / oui mais pas maintenant ! / donc voilà, là, c’est la chambre / julio iglésias allô allô ! / chéri ché-ché-chéri ? / tu es possédée / non ! / ‘tine au nutéla ? / non ! / j’ai faim ! / oui, bonsoir ? / quand vous lirez cette lettre je serai déjà mort / micro-ondes a sonné ! / d’accord ! / non, au contraire, j’adore les excès / woh, la goutte là, woh ! / si tu pouvais faire un effort pour moi de temps en temps ça serait bien / brian / brian / je regrette tellement / brian, quel beau dessin tu as fait ! / je crois que je n’arrive pas à faire le deuil / y’a un sac plastique / c’est mort ! / j’adore, y’a un sac plastique vide qui flotte dans la cuisine / roger ? / tu me fais du mal / roger ? / jacqueline cette chaussette va-t-elle se balader encore longtemps avant que tu n’interviennes ? / oh mon dieu, roger ! / je m’en doutais / ‘tine nutéla ! / calme-toi immédiatement ! / ‘tine nutéla ! / la salle de bain si tu veux te rafraîchir / ah ben ça alors / tu aimes le champagne ? / je regarde les actualités là, j’arrive / j’ai envie de me masturber violemment / tu réfléchis trop / maman ! / tu te rappelles quand on s’est rencontrés / c’est qui qui y est au cabinet ? / je peux éjaculer entre tes seins ? / il préfère qu’on soit amis / bien sûr que si, tu es libre / alors lèche-moi de toutes tes forces, maintenant, go ! / à table ! / je ne suis pas prêt à ouvrir mon coeur / à table, bordel ! / c’est chacun
pour soi / mais j’ai besoin de toi / brian, cette télé enfin ! / tu suces trop bien / ne te fais pas d’illusions, mon fils / mais pourquoi tu fais ça ? / tourne-toi / non, je n’ai pas de problème avec l’alcool / la chaussette, jacqueline ! elle rampe au plafond ! / fais-moi jouir ce soir / extraordinaire ! / sinon n’espère pas me revoir un jour / je ne trouve pas de sens à ma vie / ouh oui là c’est bon tiens prends ça prends prends tu aimes hein mais oui et tiens et tiens et prends et un deux trois c’est bon ça ! / comment tu sais quand c’est bon ? / j’ai jamais dit ça à personne / suite au bombardement de la ville de / j’aime me faire enculer / à table maintenant !/
ah, attendez-moi un instant, je salue un ami je reviens. jean-jacques, ohé ! wesh wesh gros bien ou bien ça va comme tu veux, moi ça va ça va, all the bitches around nigga, nan c’est bon t’inquiète ils sont avec moi, façon ils entendent pas là vas-y alors comment ça spasse par rapport, ouais, mais ils avaient pas dit, ouais non franchement les gars abusent, truc de ouf m’en parle pas, grave, ha ha ha arrête t’es con, oui chut, c’est toi aussi tu dis n’imp, arrête arrête, b’alors du coup, ouais, ouais, oh le con, après si font traîner de trop nique sa, ouais, sinon tu fais quoi après là, j’m’emballe pas jveux pas qui croivent qui peuvent nous niquer de trop sur ce coup-là c’est tout, ouais ça marche, ouais, grave, tu gères tu gères, flex nigga, on fait comme as, flex, check ça, à plus mon frère. non je, non pas ce soir jt’ai dit. allez. oui, jean-jacques ? je vous ai pourtant donné mon sentiment à ce sujet. oui aurevoir jean-jacques. pardon ? oui c’est cela oui, pleased to meet you. non jean-jacques, à présent je prends congé. allez, hein. jean-jacques, cessez !
halte là. ça alors ! le carrefour de ma vie ! ayez l’air sympa. ça alors mais, ça va toi depuis ? dites bonjour au moins. je te présente. grrrrrr. alors qu’est-ce qui s’achemine ces temps-ci pour toi pour moi pour- ? assez bavardé ! fais ton choix today car tu vas mourir tomorrow. être ou ne pas être ? grrrrr. oui oui d’accord. par là ? non. par là ? non plus. là, j’en viens. tu brûles. par… là ? bravo. c’est bien. passe le message à ton voisin. c’est par là.
à l’encre de pinard et au stylo de fumée, je t’écris ces mots. à toi, à moi, enfin à toi qui es moi puisque c’est moi qui m’écris et malgré, je ressens la distance qui me sépare depuis ton départ. et c’est bien du mien dont je parle. où suis-je maintenant ? je me vois partout dans tes pensées et quand, et quand je sors y’a personne, alors où es-tu ? je tenais juste à te dire que je ne m’oublie pas. pense à moi très fort et passe-lui le bonjour. signé : qui tu sais.
c’est mon écriture. vous croyez qu’il faut que je réponde ?
